En résumé
• Air France-KLM pourrait réduire ses vols vers l'Asie à cause du coût élevé du SAF.• Le règlement ReFuelEU impose des quotas SAF coûteux aux compagnies aériennes européennes.
• Les voyageurs vers l'Asie pourraient voir moins de vols directs et des prix plus élevés.
Air France-KLM tire la sonnette d’alarme. Lors d’un appel aux analystes le 13 février 2026, le PDG Benjamin Smith a prévenu que le groupe pourrait être contraint de supprimer jusqu’à 45 % de ses vols vers l’Asie, notamment vers la Chine, d’ici 2030. La raison : le règlement européen ReFuelEU Aviation, qui impose aux compagnies aériennes d’incorporer des carburants durables (SAF) dans leurs réservoirs, à un coût trois fois supérieur à celui du kérosène classique.
Ce que prévoit le mandat européen ReFuelEU
Le règlement ReFuelEU Aviation, entré en vigueur en janvier 2025, fixe un calendrier progressif d’incorporation de carburant d’aviation durable (SAF, pour Sustainable Aviation Fuel) dans les réservoirs des avions au départ des aéroports européens. Les paliers sont clairs : 2 % en 2025, 6 % en 2030, 20 % en 2035, puis 70 % en 2050.
Le problème réside dans l’écart de prix. Le SAF coûte actuellement environ trois fois le prix du kérosène conventionnel (Jet A-1). Les carburants de synthèse (e-SAF), que le règlement imposera à hauteur de 1,2 % dès 2030, atteignent même dix fois le prix du kérosène fossile. Selon les projections du secteur, le SAF devrait encore coûter environ le double du kérosène en 2030, soit environ 5,26 dollars le gallon contre 2,50 dollars pour le carburant classique. Sur un vol long-courrier, la facture devient considérable.
Pourquoi Air France est particulièrement exposée
Air France-KLM est le premier consommateur mondial de SAF, avec environ 80 000 tonnes incorporées en 2023, soit 1 % de sa consommation totale de carburant. Le groupe vise 10 % d’incorporation d’ici 2030 et a signé en septembre 2024 un accord massif avec TotalEnergies portant sur 1,5 million de tonnes de SAF sur dix ans.
Mais l’effort ne suffit pas à compenser le déséquilibre concurrentiel. Les compagnies du Golfe (Emirates, Qatar Airways, Etihad) et Turkish Airlines ne sont pas soumises au mandat ReFuelEU. Elles peuvent proposer des vols vers l’Asie via Dubaï, Doha ou Istanbul sans supporter ce surcoût. Concrètement, un vol Paris-Pékin opéré par Air France intègre la taxe SAF au départ de Roissy, alors qu’un vol Paris-Pékin via Doha avec Qatar Airways l’évite en grande partie.
Selon Benjamin Smith, les liaisons Paris-Pékin, Amsterdam-Shanghai et plusieurs routes secondaires deviendraient « non rentables » avec le palier de 6 % en 2030. Le groupe a déjà introduit une surtaxe SAF sur tous ses billets depuis janvier 2025, de l’ordre de 2 à 10 euros en classe économique et jusqu’à 30 euros en classe affaires sur un aller-retour long-courrier.
Ce que ça change pour les voyageurs français
Air France dessert actuellement 11 destinations en Asie au départ de Paris-Charles de Gaulle : Bangkok, Pékin, Hô Chi Minh-Ville, Hong Kong, Manille, Osaka, Phuket, Séoul, Shanghai, Singapour et Tokyo-Haneda. C’est l’un des réseaux asiatiques les plus étoffés d’Europe.
Si la compagnie met ses menaces à exécution, plusieurs de ces liaisons directes pourraient disparaître ou voir leurs fréquences réduites à partir de 2030. Pour les voyageurs, cela signifie potentiellement :
- Des vols directs plus rares vers Pékin, Shanghai ou les destinations secondaires
- Des temps de trajet allongés de 3 à 5 heures en cas d’escale obligatoire via les hubs du Golfe
- Des billets Air France plus chers pour absorber le surcoût SAF sur les lignes maintenues
En parallèle, des compagnies non européennes pourraient capter une partie du trafic. AirAsia X relance ses vols entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est via un nouveau hub à Bahreïn dès le 26 juin 2026, avec des tarifs d’appel à partir de 42 euros l’aller simple vers Kuala Lumpur. Le marché du long-courrier low-cost vers l’Asie pourrait ainsi se réorganiser au détriment des compagnies européennes traditionnelles.
La riposte chinoise se profile
L’affaire dépasse le cadre commercial. La CAAC (l’autorité de l’aviation civile chinoise) surveille la situation de près. Des responsables ont laissé entendre que des mesures réciproques de coût carbone pourraient être imposées aux compagnies européennes opérant vers la Chine, si le mandat ReFuelEU est perçu comme discriminatoire.
Le risque d’une escalade réglementaire entre l’UE et la Chine sur l’aviation verte est réel. Des discussions sur une coopération bilatérale en matière de biocarburants aéronautiques sont évoquées comme porte de sortie, mais aucun accord concret n’a été annoncé à ce stade. Singapour, de son côté, a déjà pris les devants avec une taxe SAF sur les billets d’avion entrant en vigueur en octobre 2026.
Quelles alternatives pour voyager en Asie depuis la France ?
Pour les voyageurs qui planifient un séjour en Asie dans les prochaines années, plusieurs options méritent d’être surveillées.
Les compagnies asiatiques (China Southern, China Eastern, Korean Air, ANA) et celles du Golfe ne sont pas soumises au mandat SAF européen. Elles pourraient devenir plus compétitives sur les liaisons Europe-Asie. Les hubs de Doha (Qatar Airways), Dubaï (Emirates) et Abu Dhabi (Etihad, qui a récemment renforcé sa desserte Paris-Abu Dhabi avec 3 vols par jour) offrent des connexions vers toute l’Asie. Le temps de vol s’allonge de quelques heures, mais les tarifs peuvent s’avérer nettement inférieurs.
Istanbul s’impose également comme un hub crédible avec Turkish Airlines. Et côté low-cost, le retour d’AirAsia X en Europe via Bahreïn dès juin 2026 ouvre de nouvelles perspectives pour les budgets serrés.
À noter : un vol Paris-Pékin avec Air France en direct se négocie actuellement autour de 717 à 960 euros aller-retour, tandis que des options avec escale via le Golfe ou Istanbul peuvent descendre sous les 500 euros.
Faut-il s’inquiéter pour ses prochains vols vers l’Asie ?
À court terme, pas de panique. Le taux de SAF obligatoire reste à 2 % en 2025-2026, un niveau que les compagnies absorbent sans bouleverser leurs réseaux. Le vrai tournant se situe en 2030, avec le passage à 6 %, puis en 2035 avec le bond à 20 %.
Air France n’a d’ailleurs pas annoncé de suppression immédiate de lignes. La déclaration de Benjamin Smith relève davantage d’un signal d’alerte destiné aux régulateurs européens qu’un plan opérationnel acté. D’autres compagnies européennes, comme Lufthansa, ont également répercuté le surcoût SAF sur leurs billets, signe que le sujet agite l’ensemble du secteur.
Pour les voyageurs, le conseil reste simple : comparer systématiquement les options avec et sans escale, et surveiller les nouvelles liaisons low-cost vers l’Asie qui pourraient redessiner la carte des prix. Air France continue par ailleurs d’ouvrir de nouvelles routes, preuve que la compagnie ne ralentit pas sur tous les fronts.
À suivre : la réponse de la Commission européenne aux critiques des compagnies aériennes, et l’éventuelle réaction de la Chine au mandat ReFuelEU.