En résumé
• Les compagnies aériennes critiquent le mandat européen sur les carburants synthétiques.• Hausse des coûts des billets liée aux prescriptions de l'UE pour la décarbonation.
• Négociations tendues à Bruxelles sur l'avenir du secteur aérien européen.
Lufthansa, Ryanair, Air France-KLM, IAG et easyJet s’allient contre Bruxelles. Lors du sommet Airlines for Europe (A4E) ce 20 mars 2026, les cinq poids lourds du transport aerien europeen ont qualifie le mandat sur le carburant synthetique (e-SAF) prevu pour 2030 de “pas tenable”. Derriere ce bras de fer reglementaire sur la decarbonation de l’aviation, c’est le prix de vos prochains billets d’avion qui se joue.
Ce que les compagnies aeriennes europeennes reprochent a l’UE sur la decarbonation
Le reglement ReFuelEU Aviation, adopte en 2023, impose un calendrier progressif d’incorporation de carburant durable dans les reservoirs des avions au depart de l’Europe : 2 % de SAF en 2025, 6 % en 2030, 20 % en 2035 et 70 % en 2050. Dans l’objectif 2030, un sous-mandat de 1,2 % de e-SAF — du carburant synthetique fabrique a partir d’hydrogene vert et de CO2 — est specifiquement impose.
Le probleme, selon A4E : ce carburant n’existe quasiment pas. Les sites de production ayant atteint une decision finale d’investissement ne representeraient que 0,71 % des volumes requis par l’UE en 2030, soit 99,3 % de volumes manquants. Le prix du e-SAF atteint aujourd’hui 12 fois celui du kerosene fossile. En clair, les compagnies aeriennes europeennes estiment qu’on leur demande d’utiliser un carburant qui n’est ni disponible ni abordable pour leur decarbonation.
A l’echelle mondiale, la production de SAF reste marginale : 1,9 million de tonnes en 2025 et 2,4 millions prevues en 2026, soit a peine 0,8 % du carburant aviation consomme dans le monde.
Les couts qui menacent de faire exploser les billets
Les chiffres avances par A4E donnent le vertige. Les couts reglementaires pour le secteur aerien europeen ont triple depuis 2014, atteignant 15,5 milliards d’euros par an. Projection pour 2030 si rien ne change : 27,6 milliards d’euros annuels.
En cas de non-conformite au mandat e-SAF, les compagnies risquent 7 a 9 milliards d’euros d’amendes, sans benefice environnemental reel puisque le carburant n’existe pas en quantite suffisante. Ces penalites seraient in fine repercutees sur les passagers.
L’effet sur la demande est direct : selon A4E, 1 % de hausse de prix entraine 1,1 % de baisse de la demande. Un cercle vicieux qui menace particulierement les liaisons regionales et les lignes secondaires.
Exemple concret : une famille belge de quatre personnes volant vers la Grece paie deja 80 euros de plus en couts ETS (marche carbone europeen) qu’une famille volant vers la Turquie, hors perimetre UE. Air France applique deja une surcharge SAF de 2 a 10 euros en classe economique, jusqu’a 30 euros en business sur les long-courriers.
Un front commun inedit a Bruxelles
Airlines for Europe represente a elle seule 800 millions de passagers par an vers 2 700 destinations. Le sommet aviation de Bruxelles, qui s’est tenu ce 20 mars face au commissaire europeen aux transports Apostolos Tzitzikostas, a cristallise les tensions.
Les revendications depassent le seul e-SAF. A4E reclame un alignement du systeme ETS europeen sur le mecanisme mondial CORSIA de l’OACI, une reforme du reglement EU261 sur les droits des passagers — dont les couts pourraient doubler a 15 milliards d’euros selon les compagnies — et un preavis obligatoire de 21 jours pour les greves du controle aerien, assorti d’un mecanisme d’arbitrage prealable obligatoire.
Willie Walsh, directeur general de l’IATA, soutient la position des compagnies aeriennes europeennes en faveur d’une decarbonation plus realiste. Des janvier 2026, il qualifiait les objectifs e-SAF de “hors de portee”. Dans un communique du 19 mars, l’IATA demande egalement que l’UE autorise un systeme de “book-and-claim” permettant aux compagnies d’acheter des credits SAF plutot que de l’incorporer physiquement — un levier pour reduire les couts de conformite. En face, l’ONG Transport & Environment met en garde : repousser le calendrier “risquerait de tuer dans l’oeuf le secteur europeen du e-SAF”.
A4E demande formellement un report du sous-mandat e-SAF “jusqu’a ce que le carburant synthetique soit disponible en quantite suffisante a des prix accessibles”, tout en proposant une “Aviation Strategy 2.0” pour remplacer le cadre strategique de 2015.
Ce que ca change pour les voyageurs francais
Pour les passagers au depart de la France, l’equation est simple : les couts reglementaires s’empilent. La taxe de solidarite sur les billets d’avion (TSBA) a quasiment triple depuis mars 2025. Le kerosene a bondi a 190 dollars le baril, provoquant des hausses de 7 a 30 % selon les destinations. Les billets vers le Maghreb flambent pour l’ete 2026.
Le scenario le plus preoccupant concerne les vols long-courriers. Air France-KLM a prevenu : jusqu’a 45 % de ses vols vers l’Asie pourraient etre supprimes d’ici 2030 a cause de ReFuelEU, les compagnies du Golfe et d’Asie n’etant pas soumises au meme reglement. La connectivite intra-europeenne est egalement menacee, les liaisons regionales etant les plus exposees aux surcharges.
Deux scenarios se dessinent : soit les compagnies obtiennent un report et les prix se stabilisent, soit le calendrier est maintenu et les surcharges SAF augmentent significativement sur chaque billet des 2027.
Ce qui va se passer maintenant
Le sommet de Bruxelles du 20 mars marque le debut des negociations, pas leur conclusion. La Commission europeenne doit decider si elle assouplit ou maintient le sous-mandat e-SAF de 1,2 % pour 2030. Selon l’IATA, le secteur devra restituer pres de 330 millions de quotas d’emission entre 2026 et 2030, generant des milliards de recettes pour l’UE.
Apostolos Tzitzikostas a reaffirme que “la Commission est pleinement engagee a respecter ReFuelEU” et que “la production de SAF augmente reellement, soutenue par des signaux reglementaires clairs”. Bruxelles ne cedera pas facilement.
Signe que l’industrie investit malgre les protestations : Technip Energies a recemment lance un projet d’usine de carburant de synthese a Rouen, prevue pour 2030. Selon Eurocontrol, le trafic aerien europeen devrait croitre de 3 % en 2026, avec des taux de remplissage de 87 a 94 %.
Les prochains mois seront decisifs. Une revision du reglement ReFuelEU n’est pas exclue, mais l’opposition des ONG environnementales rend tout assouplissement politiquement delicat. A suivre de pres pour quiconque prevoit de prendre l’avion en Europe dans les annees a venir.